Lexique sociologique [ partie 4 ]
· quelque chose de dégoûtant mais, si elles ont quelque chose de dégoûtant, c’est à l’inégalité qu’il faut s’en prendre.” Donc les auteurs du vandalisme, les vandales ont été immédiatement perçus soit comme des héros – les rebelles, la multitude en action –, soit comme des victimes. Et je pense que ce rousseauisme ou cette vulgate rousseauiste n’est pas à la hauteur de ce que nous vivons. » (Finkielkraut Alain, Les Matins, France Culture, 28 novembre 2005)
Sainsaulieu (Renaud)
Psychologue de formation, Sainsaulieu (1935-2002) s’intéresse rapidement à la sociologie. Il publie, en 1977, son premier ouvrage fondamental L’identité au travail, qui donne naissance à un véritable courant de pensée. Alors que la sociologie marxiste analysait l’entreprise comme un lieu de lutte des classes, et que Michel Crozier avait mis l’accent sur les enjeux de pouvoir qui s’exercent dans les organisations, Sainsaulieu est le premier à montrer que l’entreprise est aussi un lieu où se construit l’identité. Loin de n’être que sexuelle, religieuse ou politique, l’identité peut aussi, selon Renaud Sainsaulieu, se construire par le travail. Pendant une dizaine d’années, il a envoyé ses équipes dans une centaine d’entreprises de toutes tailles recueillir des milliers de témoignages. Le fruit de ce travail sera un imposant ouvrage (Les mondes sociaux de l’entreprise, 1995), dans lequel il montre qu’il n’y a pas un modèle unique de performance. Au contraire, son étude révèle cinq types d’entreprises, ce qui l’amène à conclure que, sur le plan des ressources humaines, « il n’y a pas une, mais plusieurs bonnes façons de faire, en fonction de la diversité des terreaux culturels ». Sainsaulieu a directement inspiré les travaux de plusieurs sociologues français éminents comme Norbert Alter, Jean-Louis Laville, Dominique Martin ou Pierre-Eric Tixier. (d’après Frédéric Lemaître, « Renaud Sainsaulieu, sociologue d’entreprise », Le Monde, 3 août 2002)
Saturation
Explications de Jean-Pierre Olivier de Sardan. « Quand donc peut-on mettre fin à la phase de terrain ? Celle-ci n’inclut pas dans son dispositif un signal de « fin », contrairement à l’enquête par échantillonnage. En fait, on s’aperçoit assez vite quand, sur un « problème », la productivité des observations et des entretiens décroît. A chaque nouvelle séquence, à chaque nouvel entretien, on obtient de moins en moins d’informations nouvelles. On a alors plus ou moins « fait le tour » des représentations pour un champ d’investigation donné […]. Glaser et Strauss ont les premiers développé cette notion de saturation. […] Le principe de saturation est évidemment plus qu’un signal de fin : c’est une garantie méthodologique de première importance […]. En différant la fin de la recherche sur un thème ou un sous-thème jusqu’à ce qu’on ne recueille plus de données nouvelles sur ce thème ou ce sous-thème, on s’oblige à ne pas se contenter de données insuffisantes ou occasionnelles, on se soumet à une procédure de validation relative des données […]. » (Sardan, 1995, p. 98)
Sens commun Voir aussi « Doxa », « Prénotion »
Définition. « Ensemble d’opinions ou de croyances admises au sein d’une société donnée et considérées comme s’imposant à tout esprit raisonnable. Permet aux individus d’orienter leurs conduites. […] » (Ferréol, 1991, 2004, article « Sens commun »)
Explication. « Les sociologues sont généralement méfiants à l’égard des notions du sens commun qui, issues de la pratique et prises dans ses enjeux, sont privées de la rigueur qu’exige la connaissance scientifique du monde social. Au flou des usages courants et aux enjeux stratégiques des usages militants, les chercheurs préfèrent substituer leur propre définition, rigoureusement élaborée et contrôlée […]. » (Mathieu, 2004, p. 16)
Sens pratique
« Confrontés aux urgences de l’action, les acteurs sociaux tendent à développer des savoir-faire pratiques, incorporés, comme le sens pratique du joueur de tennis ou de football se plaçant spontanément du bon côté du terrain de jeu (ou de l’homme politique se plaçant spontanément du bon côté du jeu politique). » (Colloque PB, 2003)
Sentimentalisme (terme de Howard Becker)
Howard Becker appelle « sentimentalisme » le manque d’objectivité dans la recherche : « Quand nous introduisons nos jugements moraux dans des définitions pour les mettre à l’abri des vérifications empiriques, nous commettons cette forme d’erreur que j’appelle sentimentalisme. » (Becker, 1963, ch. 10, « La théorie de l’étiquetage : Une vue rétrospective (1973) », p. 227) « Nous sommes sentimentaux, en particulier, quand nous refusons d’étudier certains sujets parce que nous préférons ignorer ce qui se passe plutôt que de risquer, en l’apprenant, de heurter tel ou tel de nos attachements dont nous avons peut-être même pas conscience. » (Becker, 1967, p. 245, cité in ibidem, p. 234, note 6)
Sociabilité primaire et sociabilité secondaire
Selon Robert Castel. Robert Castel emprunte ces notions à Alain Caillé (Castel, 1995, p. 49, note 1). La sociabilité primaire est celle que l’on observe dans les sociétés paysannes. La sociabilité secondaire est celle des sociétés où il existe « une spécialisation des activités » et « des médiations institutionnelles » (idem). Ces notions recouvrent les sociabilités que l’on trouve respectivement dans les sociétés « à solidarité mécanique » et « à solidarité organique » d’Emile Durkheim (idem, p. 445).
Socialisation primaire
Il s’agit de « l’intériorisation des normes générales de la société à travers la famille et l’école » (Castel, 1995, p. 701).
Sociation (concept de Weber)
Définition. La sociation est le type de relation sociale que l’on trouve dans une société : « Nous appelons “sociation” [vergesellschaftung] une relation sociale lorsque, et tant que, la disposition de l’activité sociale se fonde sur un compromis d’intérêts motivé rationnellement (en valeur ou en finalité) ou sur une coordination d’intérêts motivée de la même manière » (Weber, 1922, p. 41).
Sociétal/Social
Selon Robert Castel. Pour Robert Castel (1995, pp. 48-49), on parle de « social » lorsque des « institutions spécifiques » entrent en jeu. Ainsi, l’aide apportée aux indigents par l’Eglise ou par l’Etat est « sociale ». Par contre, l’aide apportée par la famille ou par les amis est « sociétale ».
Société vicinale et société de réseaux (réticulaire) Voir aussi « Solidarité mécanique et solidarité organique »
Définition. « La socialité est vicinale tant que la proximité spatiale la domine: la vie sociale – le travail, les alliances, les loisirs, la vie commune – est alors enfermée dans le voisinage. » (Robert, 2002, p. 42)
Explications. « Dans les sociétés européennes d’Ancien Régime mais encore dans les profondeurs rurales des sociétés du XIXe siècle, les relations sociales se réduisaient aux proches voisins, à ceux près de qui on vivait. Elles étaient enfermées dans une contrainte de proximité car les transports et les communications étaient lents et coûteux. Dans ces sociétés vicinales, les normes informelles de la communauté locale s’imposaient impérieusement. Depuis, la socialité a progressivement éclaté. En s’affranchissant de la contrainte de proximité, elle s’est réorganisée en une multitude de réseaux – de travail, de loisirs, d’habitation – partiellement disjoints. » (Pottier, Robert, 2002, p. 17)
Sociocentrisme
« Il serait très aisé de citer de nombreux autres exemples où l’on voit que la position sociale de l’observateur affecte non seulement les nuances, mais le cœur même de l’analyse. Ainsi, les sociologues de l’éducation, qui doivent leur position sociale à leurs diplômes, ont tendance à considérer l’absence d’« ambition scolaire » comme un phénomène anormal et à en expliquer l’apparition par l’action de forces sociales maléfiques. De même le sociologue de la famille qui a toutes chances d’appartenir à une société où domine la famille de type nucléaire aura tendance à ériger la famille nucléaire en modèle normal et à surestimer par exemple les effets des processus d’industrialisation et de développement sur les structures familiales. Notons incidemment que le sociocentrisme peut prendre soit une forme directe, comme dans les exemples précédents, soit une forme inversée. Dans ce dernier cas, le sociologue a tendance à analyser et évaluer le milieu social qui est le sien par rapport à d’autres milieux tels qu’il se les représente. » (Boudon, Bourricaud, 1990, article « objectivité », pp. 427-428)
Sociologie compréhensive
Explication. La notion de « sociologie compréhensive » a été introduite par le sociologue allemand Max Weber. Il s’agit, pour Weber, de comprendre les raisons de l’action, d’en expliquer l’origine, le déroulement et les effets. Pour comprendre le sens que l’acteur attribue à son action, le sociologue doit adopter une méthode scientifique en élaborant un modèle : un idéal-type. Les idéaux-types expliquant le comportement des acteurs doivent être l’objet d’analyses répétées. S’ils résistent aux critiques, c’est qu’ils ont une certaine validité. C’est dans cet esprit que Weber distinguera quatre idéaux-types d’action (quatre motivations à l’action) : l’action rationnelle en finalité, l’action rationnelle en valeur, l’action affective (ou émotionnelle), et l’action traditionnelle.
Exemple de sociologues ayant une démarche compréhensive : Howard Becker et Herbert Blumer. « Comme l’a remarqué Herbert Blumer, les gens agissent en construisant des interprétations de la situation dans laquelle ils se trouvent, puis en ajustant leur conduite pour faire face à cette situation. En conséquence, poursuit-il, nous devons prendre le point de vue de la personne ou du groupe (« l’acteur ») dont le comportement nous intéresse, et comprendre le processus d’interprétation à travers lequel il construit ses actions » (Becker, 1963, pp. 194-195). « Ce que nous présentons n’est pas une vision déformée de la « réalité », mais la réalité dans laquelle sont engagées les personnes que nous avons étudiées, la réalité qu’ils créent en donnant sens à leur expérience, et par référence à laquelle ils agissent. » (idem, p. 196)
Sociologie critique· Définition. « C’est le nom qui est donné à l’Ecole de Francfort, dont les auteurs furent, entre autres, Horkheimer, Adorno, Benjamin, Marcuse, Fromm. Ces chercheurs étaient tous associés à l’Institut für Sozialforschung, fondé en 1923 à Francfort-sur-le-Main. Mais ce n’est qu’en 1831 que Horkheimer prit la tête de l’Institut et que furent jetées les bases de ce qu’on appellera ensuite l’Ecole de Francfort (la mal nommée, car nazisme oblige, les travaux les plus importants furent réalisés en exil aux Etats-Unis.) L’Ecole retrouve Francfort après la guerre, en 1950, avec le retour de Horkheimer, puis celui d’Adorno, qui prendra, en 1956, Habermas comme assistant. La « théorie critique » redevenant ce qu’elle n’avait jamais cessé d’être, un courant de la pensée allemande. […] Ce qui, malgré la diversité de leurs œuvres, rassemble ces auteurs, et d’autres qui vinrent après eux, comme Habermas, c’est qu’ils traitent d’un objet commun – la domination – à partir d’une même tradition de pensée, un hégélo-marxisme […]. Les concepts qui dominent sont ceux de la réification, de l’aliénation, du fétichisme de la marchandise. La société moderne y est caractérisée par la façon dont elle traite l’individu comme une chose. Leurs interrogations, concernant par exemple le système communicationnel conçu comme instrument du contrôle social, seront du type : « Qui contrôle ? Qui manipule ? Au bénéfice de qui ? » Ils forgent la notion de « culture de masse », produit de la transformation de l’art sous l’effet des industries culturelles et en font le signe du règne de la marchandise et de son fétichisme. […] C’est à cette sociologie critique qu’on devra des notions totalisantes comme « société de consommation », « société du spectacle », « l’homme unidimensionnel », et c’est elle, en particulier les travaux de Marcuse, qui sera revendiquée comme idéologie par les révoltes étudiantes des années 60. […] L’Ecole de Francfort a eu une influence marquée qui va très au-delà de son cercle de disciples affirmés. Il n’est pas abusif d’en découvrir l’écho, en France, dans les recherches d’un Bourdieu, d’un Baudrillard ou d’un Vincent, et en Angleterre dans celles d’un Giddens ou d’une Margaret Archer. » (Akoun, Ansart, 1999, pp. 492-493)
· Bourdieu, sociologue critique. Concernant Bourdieu, Jean Lojkine le qualifie de « figure majeure de la sociologie critique » (Lojkine, 2002, p. 5). Philippe Corcuff parle quant à lui « des modèles de sociologie critique «post-marxiste» proposés par Pierre Bourdieu ». Il résume ces modèles de la sociologie critique de la manière suivante : « le croisement de la logique de l’habitus (l’inconscient social intériorisé par chaque personne au cours de sa socialisation) et de celle des champs sociaux (les structures sociales extériorisées, dans des dynamiques sociales s’imposant aux individus malgré eux) limitant la part donnée aux volontés humaines dans l’explication des mouvements de l’histoire. » (Corcuff, 2006)
Sociologie formelle (de Georg Simmel)
« La notion à laquelle on songe le plus fréquemment lorsqu’on veut caractériser l’œuvre de Simmel est celle de sociologie « de la forme » ou de sociologie « formelle », notions aussi fameuses qu’elles sont souvent mal comprises. [… La] connaissance de phénomènes sociaux n’est possible, selon Simmel, qu’à partir du moment où le sociologue organise le réel à l’aide de systèmes de catégories ou de modèles. Sans ces modèles, les faits sociaux constituent un univers chaotique sans signification pour l’esprit […]. Utilisant un autre vocabulaire, Simmel exprime ici une idée voisine de celle qui transparaît dans une notion centrale de la pensée de Max Weber : un type-idéal est en effet également une construction mentale qui permet d’interroger et d’interpréter la « réalité sociale ». […] Ni l’historien ni le sociologue ne peuvent faire parler les faits auxquels ils s’intéressent sans projeter dans la réalité des « formes », lesquelles conduisent à des interprétations dont la validité est contrôlable. […] Simmel n’a pas toujours cherché à faciliter la tâche de son lecteur, dans la mesure où il désigne indistinctement par le concept de forme, à la fois les constructions mentales qui permettent au sociologue et à l’historien d’analyser la réalité sociale, et aussi les constructions qui sont le produit de l’interaction sociale. Ainsi, le Droit, la Science ou la Morale sont, dans son vocabulaire, des « formes ». Ce double sens du concept de forme chez Simmel peut cependant se comprendre et il s’en est lui-même expliqué. [… La] vie sociale implique une mise en forme par les acteurs eux-mêmes de la « réalité sociale ». Ainsi, l’activité de mise en forme, de modélisation, n’est pas le fait seulement de l’observateur extérieur, mais aussi de l’acteur. » (Boudon, Bourricaud, 1990, pp. 522-524)
Solidarité mécanique et solidarité organique Voir aussi « Société vicinale et société de réseaux »
Dans sa thèse, De la division du travail social (1893), Emile Durkheim distingue deux formes de solidarité. La première se base sur la ressemblance, la seconde sur la complémentarité.
On trouve la première forme de solidarité, la « solidarité mécanique », dans les sociétés qu’il qualifie de « primitives » (aujourd’hui, on parlerait plutôt de sociétés “traditionnelles”). Dans ces sociétés, la « conscience commune » est très forte : des valeurs (principalement religieuses) sont partagées par tous les individus. Le poids de ces valeurs est tel qu’il laisse peu de latitude à chacun pour affirmer une personnalité propre. Les individus ressemblent donc les uns aux autres, et c’est cette ressemblance, ces valeurs partagées, qui créent les liens de solidarité au sein de la société.
® « La société qui dérive des ressemblances est à son maximum quand la conscience collective recouvre exactement notre conscience totale et coïncide de tous points avec elle [… N]ous proposons d’appeler mécanique cette espèce de solidarité. » (Durkheim, 1893, livre premier, chapitre III, § III, pp. 99-100)
Chez les peuples « évolués » (disons : dans les sociétés “complexes”), la conscience commune est beaucoup moins forte. Les individus peuvent donc développer des personnalités variées. D’ailleurs, dans ces sociétés, il existe des métiers très divers (contrairement aux sociétés traditionnelles où presque tout le monde à une même activité : cultiver la terre). Chaque métier (et aussi chaque être humain) est comme un organe de la société. Et, comme dans le corps humain, ces organes sont complémentaires entre eux. C’est pour cela que Durkheim parle de « solidarité organique ».
® « [La solidarité que produit la division du travail] suppose [que les individus] diffèrent les uns des autres. [… N]ous proposons d’appeler organique la solidarité qui est due à la division du travail. » (Durkheim, 1893, livre premier, chapitre III, § III, pp. 100-101)
Sous-culture
Définition par Howard Becker. « Quand des individus qui participent à des activités déviantes ont la possibilité d’entrer en interaction, ils sont portés à développer une culture […]. Dans la mesure où ces cultures existent à l’intérieur de la culture de la société globale, mais en se distinguant d’elle, on les appelle souvent sous-cultures. » (Becker, 1963, p. 105)
Structuralisme
Selon le structuralisme, quand on occupe une position dans une structure, on est déterminé par cette position. On n’agit donc pas librement. Par exemple, si on naît en bas (ou en haut) de l’espace social, il y a de fortes chances qu’on y reste. La sociologie de Pierre Bourdieu est essentiellement structuraliste. Le structuralisme conduit à mettre en évidence des mécanismes de domination et de pouvoir, qui se révèlent extrêmement prégnants dans la société. Un courant qui s’est opposé au structuralisme est l’individualisme méthodologique. (d’après Catherine Delcroix, 11/10/2004)
Substantialisme
« Le mode de pensée substantialiste […] est celui du sens commun – et du racisme [… Il] porte à traiter les activités ou les préférences propres à certains individus ou certains groupes d’une certaine société à un certain moment comme des propriétés substantielles, inscrites une fois pour toutes dans une sorte d’essence biologique ou – ce qui ne vaut pas mieux – culturelle […] » (Bourdieu, 1989, p. 18)
Symbolique (le)
Chaque culture a sa façon de voir le monde. Et, dans une même culture, chaque individu a également sa façon de voir le monde. Deux cultures ou deux individus peuvent attribuer un signe différent (une signification différente) à un même objet. Par exemple, le drapeau national n’a pas la même signification pour tous les citoyens d’un même Etat. L’objet est indépendant du signe. Cette atmosphère de représentation dans laquelle baignent les individus, ce système de signes, c’est le symbolique. On passe notre temps à lire des signes qui nous permettent de nous repérer dans notre univers. Comme le dit le philosophe Paul Ricœur, le symbolique est une « cinquième dimension » que l’on utilise pour s’orienter.
Quand Bourdieu parle de « violence symbolique », c’est une violence liée aux différents systèmes de représentation des classes sociales. (d’après Olivier Vaubourg, 23/03/2004)
Système fonctionnel et système d’interdépendance (chez Boudon)
Système fonctionnel. « […] les acteurs sociaux sont dans certains cas liés entre eux par des rôles définis (au moins partiellement) de l’extérieur et considérés par eux comme des données. » (Boudon, 1979, chapitre III, p. 86) Exemple : « Lorsque le médecin délivre une ordonnance ou que l’universitaire écrit un article, ils agissent dans le contexte d’un rôle. » (idem, chapitre IV, p. 117) Dans ce cas, « les individus […] occupent des positions dans un système de division du travail ou, si l’on préfère cette expression, dans un système fonctionnel. » (idem, chapitre III, p. 86)
Système d’interdépendance. « Lorsque l’adolescent choisit d’entreprendre des études de musique ou de mathématiques, ce choix est encore une action, mais cette action n’est pas exécutée dans le contexte d’un rôle. Par définition, nous appellerons systèmes d’interdépendance, les systèmes d’interaction où les actions individuelles peuvent être analysées sans référence à la catégorie des rôles. » (Boudon, 1979, chapitre IV, introduction au chapitre, p. 117)
Ces deux systèmes sont des idéaux-types. « Dans certains cas, il est difficile de déterminer sans ambiguïté si un système d’interaction doit être considéré comme un système fonctionnel ou comme un système d’interdépendance […]. Il faut donc considérer l’opposition entre les deux catégories de système d’interaction comme idéal-typique au sens de Max Weber. » (Boudon, 1979, chapitre III, introduction du chapitre, p. 87)
Terrain Voir « travail de terrain »
Théorie des jeux Voir « jeux »
Tönnies (Ferdinand)
« Philosophe et sociologue allemand (dans le Schleswig, 1855 - Kiel, 1936). A la communauté, fondée sur des liens organiques, affectifs et spirituels, il a opposé la société de la civilisation urbaine et industrielle, basée sur des contrats rationnels (des lois écrites), qui lui paraît être une forme de décadence [annonçant ainsi l’opposition de Spengler entre culture et civilisation] (Communauté et Société, 1887 ; Introduction à la sociologie, 1931). » (petit Robert 2, 1984)
Travail de terrain
Définition (selon Chapoulie). « J’utiliserai ici l’expression « travail de terrain » pour désigner la démarche qui correspond au recueil d’une documentation sur un ensemble de phénomènes à l’occasion de la présence dans les lieux au moment où ceux-ci se manifestent. La documentation ainsi recueillie peut inclure les témoignages des acteurs suscités par l’interrogation du chercheur, le recueil de propos en situation et l’observation directe par le chercheur lui-même d’objets, d’actions et d’interactions. » (Chapoulie, 2000, p. 6)
L’observation de terrain (selon Hughes). « Les homme matérialisent certaines de leurs pensées et de leurs actions dans des objets fabriqués et dans des documents que les historiens apprennent à déchiffrer avec une habileté consommée. Certaines de leurs actions se révèlent dans l’analyse de petites unités de comportement dont on peut trouver des traces en quantité astronomique. Mais d’autres actions, j’en suis convaincu, ne peuvent être intelligibles qu’au moyen d’une observation minutieuse et simultanée, faite par un spectateur passif, par un participant ou par un intervenant actif […]. C’est de cette observation « sur le tas » que relève l’observation de terrain. […] La principale spécificité de cette méthode est que l’observateur se trouve pris, à un degré ou un autre, dans le réseau de l’interaction social qu’il étudie, qu’il analyse, et dont il rend compte. » (Hughes, 1960, pp. 277-278)
Triangulation
« La triangulation est le principe de base de toute enquête, qu’elle soit policière ou ethnographique : il faut recouper les informations ! » (Sardan, 1995, p. 92)
Troisième personne (effet de) Voir « Effet de troisième personne »
Valeur
Différence d’avec la norme. « […] C’est cette possibilité de sanction qui conduit classiquement à distinguer les normes des valeurs, ces descriptions de la “bonne société” qui rallient les suffrages mais dont on peut s’éloigner sans encourir de sanction. » (Robert, 1998, § II-2)
Vicinale (société) Voir « Société vicinale et société de réseaux »
Victimation ou victimisation (en sociologie de la déviance)
Définition. « On appelle victimation le fait d’être victime d’une agression, d’un vol, etc. » (Aubusson et alii, 2002, p. 142) « Cette construction [« victimation »], qui bénéficie de l’autorité de Balzac, est préférable à l’anglicisme victimisation. » (Robert et alii, 1999, p. 257, note 4)
Les enquêtes de victimation. Les enquêtes de victimation consistent à interroger (par questionnaire) un échantillon représentatif de la population sur les actes de délinquance dont il a été victime. « en France, la première date du milieu des années quatre-vingt ; depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, elles sont devenues annuelles » (Pottier, Robert, 2002, p. 14). « Ces enquêtes gardent une certaine dimension subjective […]. Une agression ou un vol sont ressentis par une personne, tandis que le même fait ne sera peut-être pas ressenti comme tel par une autre. Une injure sera vécue parfois comme une agression réelle ; dans d’autres cas, elle ne sera même pas relevée. On peut se croire victime d’un vol alors qu’on a perdu l’objet considéré, ou l’inverse. Si ce sentiment d’être victime de quelque chose ou de quelqu’un peut tout à fait varier avec la sensibilité de la personne en cause, cette sensibilité évolue aussi avec le temps. L’enquête mesure donc ce qui fait sens aux enquêtés et qu’ils sont prêts à confier aux enquêteurs. Les données collectées sont sensibles aux occultations de la mémoire, à la situation concrète de l’enquête, aux formulations utilisées… » (Aubusson et alii, 2002, pp. 148-149)
Violence symbolique (ou pouvoir symbolique ou domination symbolique)
Explication de Gérard Mauger. « On peut s’étonner de ce que l’ordre social règne. La plupart du temps, de façon générale, il ne se passe rien ou pas grand-chose, sinon des petites luttes, des luttes de faible intensité, des luttes symboliques. Mais des affrontements durs, prolongés, etc., c’est quand même relativement rare dans l’Histoire. C’est, pour des sociologues dont je suis, une question tout à fait importante que de comprendre comment – en dépit de l’objectivité de conflits d’intérêts tout à fait évidents qui opposent les dominants aux dominés (pour faire simple) – il se fait que l’ordre règne. C’était une question centrale pour Pierre Bourdieu qui a construit une espèce de théorie explicative très forte autour du concept de violence symbolique, et qui permet de comprendre pourquoi, de façon générale, l’ordre règne. Grosso modo, la violence symbolique peut se décliner de deux façons. C’est d’une part tout ce qui est déployé comme efforts pour convaincre les dominés que l’ordre social tel qu’il est est un ordre social légitime, c’est-à-dire, très souvent, un ordre social naturel. Et puis, d’autre part, il faut leur accorder des compensations. Donc, un coup de temps en temps, quand ils s’énervent un peu trop, on cède aussi des compensations aux dominés. » (Mauger, 2006)
Définition 1. « violence non perçue, fondée sur la reconnaissance, obtenue par un travail d’inculcation, de la légitimité des dominants par les dominés et qui assure la permanence de la domination. Par exemple la transmission par l’école de la culture scolaire (qui véhicule les normes des classes dominantes) est une violence symbolique exercée à l’encontre des classes populaires. » (Bonnewitz, 2002, « Glossaire spécifique », p. 94)
Définition 2. « C’est un des concepts majeurs et – je pense – un apport majeur de Bourdieu à l’anthropologie du politique que cette notion de violence symbolique. La violence symbolique, c’est l’imposition de formes de comportement, de formes de vie, de choix intellectuels, de choix vestimentaires, de choix linguistiques, par les dominants aux dominés. Et il montre que cette imposition traverse aussi l’Ecole […]. » (Bensa, 2004)
Définition 3. « Capacité des dominants à faire admettre une domination, dans le double mouvement de la reconnaissance (dans l’adhésion du dominé à l’ordre dominant qui lui paraît légitime, « normal », « naturel ») et de la méconnaissance (dans l’ignorance qu’il s’agit d’une domination arbitraire, non nécessaire, non naturelle). » (Colloque PB, 2003)
Définition 4. « Pour que l’acte symbolique exerce, sans dépense d’énergie visible, cette sorte d’efficacité /p. 188/ magique, il faut qu’un travail préalable, souvent invisible, et en tout cas oublié, refoulé, ait produit, chez ceux qui sont soumis à l’acte d’imposition, d’injonction, les dispositions nécessaires pour qu’ils aient le sentiment d’avoir à obéir sans même se poser la question de l’obéissance. La violence symbolique, c’est cette violence qui extorque des soumissions qui ne sont pas perçues comme telles en s’appuyant sur des « attentes collectives », des croyances socialement inculquées. » (Bourdieu, 1994, pp. 187-188)
Violence symbolique et habitus. « sous l’effet de l’habitus, l’agent coopère de lui-même à la violence qui le prend pour cible et prend part se son propre mouvement à son asservissement. Du coup, la force propre de la violence symbolique n’est finalement rien d’autre que la force propre de l’individu, mobilisée par l’habitus et retournée contre lui-même. Plus exactement, la violence symbolique empêche les dominés « de s’assurer toute la force que leur donnerait la prise de conscience de leur force » (1970, 29) ; autrement dit, leur force est disponible, mais elle demeure inactive ; elle est donc diminuée et la force des dominants s’en trouve accrue d’autant, puisque toute force est par définition relative. Ainsi la violence symbolique conduit ceux qui la subissent à l’auto-dénigrement, à l’auto-censure et à l’auto-exclusion ; c’est alors qu’elle atteint son efficacité maximale (1970, 57). » (Terray, 2002, p. 20)
Un exemple de violence symbolique : celle de la domination masculine. « Bref, à travers l’expérience d’un ordre social où les différentes tâches restent assez rigoureusement réparties selon le sexe et à travers les rappels à l’ordre explicites qui leur sont adressés par leurs parents, leurs professeurs et leurs condisciples […], elles [les femmes] ont acquis, sous forme de schèmes de perception et d’appréciation profondément incorporés et difficilement accessibles à la conscience, le principe de vision dominant qui les porte à trouver normal, ou même naturel, évident, l’ordre social tel qu’il est. // Il s’ensuit que les femmes contribuent en quelque sorte à leur domination par des dispositions qui, étant le produit de l’ordre établi, les inclinent à se plier à cet ordre, en dehors de tout consentement volontaire, conscient, et de toute contrainte directement exercée. Pour que la domination symbolique dont elles sont victimes fonctionne, […] refusant les filières ou les carrières d’où elles sont exclues, adoptant celles auxquelles elles sont destinées, il faut que, comme toutes les victimes de la violence symbolique, elles aient incorporé les structures à travers lesquelles s’accomplit la domination qu’elles subissent et que la soumission ne soit pas l’effet d’un acte de la conscience et de la volonté (comme dans la « servitude volontaire »). » (Bourdieu, 1995, pp. 85-86)
Whyte William Foote
« Whyte est né en 1914 à Springfield (Massachusetts) d’une famille d’universitaires protestants et yankees qu’il qualifie lui-même de « upper middle-class très cultivée ». […] Il suit son père à travers les différentes villes et quartiers multiethniques du Nord-Est (il vécut entre autres dans le Bronx new-yorkais) où celui-ci enseigne l’allemand. Il manifeste très tôt un goût pour l’écriture et en particulier pour le journalisme […]. Au début des années trente, il accompagne son père en Allemagne où il est témoin de la montée du nazisme et en observe les effets au sein de l’école qu’il fréquente. De retour aux Etats-Unis, il étudie l’économie à Philadelphie, au Swarthmore College (1932-1936) et découvre, lors d’une visite organisée par les quakers, la vie des slums [Ce terme « désigne les quartiers pauvres des grandes villes où résident dans des bâtiments souvent insalubres et à très forte densité les immigrés les plus récents. » – p. 6]. […] En 1935, il conduit, en guise de mémoire d’économie, une enquête sur le mode de financement de la ville de New York. […] C’est avec ce bagage intellectuel et quelques recommandations que Whyte obtient une bourse d’études à Harvard. Il est libre d’étudier les disciplines de son choix, mais à condition de ne pas entreprendre la rédaction d’une thèse. C’est alors que naît le projet d’écrire un livre sur le quartier italien de Boston. […] Il commence son étude du North End en février 1937 et s’y installe pour trois ans et demi dans des conditions devenues légendaires […]. Une fois son enquête achevée, il ne bénéficie plus de bourse. Marié et père de famille, il doit gagner sa vie. Harvard ne lui offre rien, pas même la possibilité de passer sa thèse. Sur les conseils de l’anthropologue Conrad Arensberg […], il est candidat à une bourse d’assistant à l’université de Chicago, où il est accueilli par son ancien professeur de Harvard, Lloyd Warner (1898-1970) […]. Admis dans le plus célèbre département de sociologie de l’époque, il pourra transformer son manuscrit quasi achevé en thèse de doctorat, malgré les critiques et les réticences de Louis Wirth (1897-1952), l’auteur du Ghetto, qui lui reproche l’absence de définition théorique du concept de slum et celle de toute référence à la littérature sur le même thème. Pour répondre à ces objections, Whyte suivra la suggestion de Everett C. Hughes et rédigera à part une étude bibliographique qui sera annexée à son enquête. Il y critiquera précisément les concepts utilisés dans les monographies de l’école de Chicago et en particulier la notion de « désorganisation sociale », où il décèle la vision normative de la classe moyenne sur la vie dans les quartiers pauvres. // Après avoir remporté la deuxième place dans un concours d’essais, le manuscrit de Street Corner Society sera accepté par les prestigieuses presses de l’université de Chicago, grâce au soutien de Lloyd Warner et de Hughes, et publié en 1943 après quelques coupures. Pourtant, les débuts du livre, qui n’obtint guère d’écho dans le monde académique, ne furent pas très prometteurs. // Mais la carrière de Whyte suit désormais un cours qui manifeste une remarquable diversité dans ses intérêts. [… Il] occupera divers postes d’enseignement et de recherche : à l’université d’Oklahoma, où il étudie les tribus indiennes, à Chicago, où il est accueilli en 1944 par Hughes, et où il s’oriente vers la sociologie du travail et des relations industrielles, dont il deviendra un des plus éminents spécialistes aux Etats-Unis. Il est alors sollicité par Cornell University, prestigieuse institution privée située en pleine nature dans l’Etat de New York, dans la petite ville d’Ithaca, où il vit encore aujourd’hui depuis sa retraite en 1979. […] // Quant à Street Corner Society, il est réédité en 1955, augmenté de textes nouveaux dont le célèbre appendice A […] sur les conditions d’élaboration du livre. Le succès de l’ouvrage s’affirme et ne va plus se démentir à travers ses différentes rééditions, et sa renommée masquera d’ailleurs quelque peu ses nombreuses autres publications. Ce texte devient une lecture obligatoire pour les apprentis sociologues des universités nord-américaines et une référence dans tous les manuels d’initiation au travail de terrain. » (Peretz, 1995, pp. 8-11)
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